Hier soir dimanche 5 avril, le trio de Brad Mehldau se produisait à la Salle des Fêtes de Schiltigheim. Né en 1970, le pianiste Brad Mehldau a commencé par le piano classique, puis le Rock et le Jazz dans le Connecticut, avant de remporter le prix de la Berklee School Of Music, et de suivre l’enseignement de Fred Hersch et Kenny Werner pour la composition. On le découvre au début des années 90s avec Joshua Redman sur le disque « Moodswings », puis sur son propre nom avec son trio constitué de Larry Grenadier à la contrebasse et de l’espagnol Jorge Rossy, remplacé en 2005 par Jeff Ballard, batteur de Chick Corea rencontré comme sideman avec Joshua Redman et Kurt Rosenwinkel, avec lequel il a enregistré à ce jour « Day Is Done », puis un double - Live au Village Vanguard. Brad Mehldau remporte partout un succès de Rock-Star, et reprend d’ailleurs parfois des morceaux pop de Radiohead ou même « Wonderwall » d’Oasis, voire « Black Hole Sun » de Soundgarden.

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Le début est lent, avec la contrebasse en contrepoint à la Scott La Faro (référence obligée à Bill Evans qui inspira contre elle à Mehldau des pages entières de liner notes à ses débuts, la considérant comme une référence plus raciale que musicale appliquée à un trio de jazzmen blancs. Il faut dire qu’en terme de déficit d’image, la raie et les lunettes d’un Bill Evans ne sont pas très enviables, mais ne doivent pas faire oublier sa musique, sa barbe d’homme des bois et ses habitudes narcotiques sur ses vieux jours …) et la batterie constamment sur la charley, tom et cymbale. Puis les phrases de Mehldau évoluent à la Keith Jarrett à Köln.

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Grenadier est le pilier, Ballard le moteur du trio, Mehldau en trace les lignes, les contours des phrases de l’un à l’autre. Il est clair que Ballard ajoute, comme dans la formation « Elastic » de Joshua Redman du groove, du drive, une énergie dépassant le Jazz stricto sensu, tout en pouvant aussi en suivre les codes, si on le compare à Jorge Rossy, plus Jazz.

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Suit un titre plus rythmé, plus Bop, la contrebasse plus en avant, montrant une grande complicité avec Ballard, plus ethnique, qui joue, en percussionniste, des toms à mains nues, et d’un petit tambourin à clochettes sur tréteau ajouté à sa batterie, ce qui donne une couleur caraïbe, orientale à l’ensemble. C’est une ouverture pour le Jazz que d’être Jazz mais pas que.

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Le tempo se fait Brésilien.

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Avec ce nouveau trio, Brad Mehldau a d’ailleurs composé quelques bonnes ballades bossa sur ce modèle, comme « Turtle Town » pour « Day is Done » ou « Secret Beach » pour le Live au Village Vanguard. Plage secrète, privée, intime, qui nous invite à la chercher en nous-même, à plonger dans ces émotions pures et les nôtres, en apnée ou à la recherche de petits riffs d’ »A Love Supreme » de Coltrane qui y sont immergés, et nous portent à la douce rêverie d’une sérénité hors du monde troublé du week-end de l’OTAN qui s’est terminé la veille.

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« No Politics, tonight » prévient Brad Mehldau.

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Le trio se cherche pour le plaisir de ne PAS se trouver, ou de se trouver ailleurs, autrement, où on ne l’attendrait pas, comme les vagues et la marée, les instruments passent du premier au second, au troisième plan.

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Finalement c’était « Samba De Grande Amor » de Chico Buarque, dont le trio avait déjà accéléré/ralenti infiniment le « O Que Sera ».

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Suit un blues rapide, à la Thélonious Monk des meilleurs jours, sans la bizarrerie ou l’obscurité qui était parfois la sienne, la difficulté de certaines de ses compositions, juste amusant et bonhomme, clair et limpide, avec des accélérations parfois à la manière de son ami Bud Powell en moins tourmenté, un Bud Powell qui aurait échappé à l’expression physique du mot Be-Bop à 18 ans («bruits de la matraque d’un flic raciste sur la tête d’un noir », dixit Dizzy Gillespie, ou d'un manifestant altermondialiste pacfique, s'ils savaient qui était Bud Powell). Le trio modernise agréablement ces formes anciennes, un peu à la manière de celui de Jason Moran, par des éléments portés à une intensité groove, rock voire drum’n’bass par Jeff Ballard.

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Un autre Blues plus à l’ancienne, plus enlevé me fait penser au « Vieux Piano d’la page » chanté par Charles Trénet qui s’éveille le week-end pour faire danser la jeunesse qui le regrettera toujours, et il le sait, ce brigand, les faisant de la joie à la nostalgie. Ah si le monde avait continué ainsi éternellement, avec des trios à la Nat King Cole, l’innocence harmonique et les phrases allègres d’un Ahmad Jamal, sans rap, sans techno. N’aurait-elle pas été plus heureuse, cette jeunesse? passerJe l’ignore, je suis déjà né trop tard. Le problème aussi, cher Monsieur Charles, c’est qu’ils n’étaient pas pour tout le monde, le piano, la plage et leur insouciance…

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Mais justement, le génie de Brad Mehldau c’est de nous montrer qu’un trio de Jazz aujourd’hui peut être actuel en restant Jazz, jouer de la pop, du Jazz façon electro ou des standards, bref être, aussi, encore, de son temps

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Justement, dans le titre suivant, à la manière de « Day Is Done » , ou « Knives Out », le trio se fait presque electro, avec Jeff Ballard en drum’n’bass, à la fois mécanique, presque robotique, machinale dans sa constance et organique, humaine car toujours à l’affût de l’improvisation une contrebasse aux lignes claires et limpides, bien fichée entre lui et le piano, avec un son de groupe à la E.S.T., trio du défunt pianiste suédois Esbjörn Svensson mort d’un accident de plongée dans la baie de Stockholm l’été dernier, ceci tout en gardant un son acoustique, sans leurs violences finales Rock d’EST parfois. Pour ceux qui aimaient cela, la formule a été reprise avec fender rhodes et samples par le trio EOL des frères Girard qui vient de sortir un Live au Canada. Chez Brad Mehldau, on retrouve ces réitérations, ce talent dramatique des histoires sans paroles, des précipités de Jean-Sébastien Bach dans les variations Goldberg, et une modernité à la Satie.

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Alors, plus Jazz du tout, Brad Mehldau? Et les standards alors, me direz-vous ? Brad Mehldau nous en réservait un fameux, qu’on lui connaissait moins que ceux de Guershwin, « Isn’t this a Lovely Day ? », immortalisé par Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, le genre de chansons qui vous donnent envie de vous promener main dans la main un jour de printemps ou d’en faire un beau jour de tous les jours même en automne quand la pluie tombe et nous prend par surprise… Une personne s’en souvenait après le concert.

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Brad Mehldau l’a jouée intro et thème telle quelle pendant quelques minutes, débonnaire et romantique, mais c’était un peu trop simple pour ce fan de philosophie de jouer JUSTE un standard tel quel, même merveilleusement. Un peu trop convenu. Il fallait qu’il relève la chose d’un doux sadisme musical qui est sa part obscure…

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On a bientôt vu poindre à l’horizon de ce joli jour de pluie la nuit d’une autre phrase «We won’t say goodnight until the last minute », extraite de «For All We Know », chantée par Billie Holiday avec les violons de l’orchestre de Ray Ellis et ses chœurs dans « Lady In Satin », la moins désespérée de son dernier disque en forme de chant du cygne avec le filet de voix d’une voix brisée interprétant «le hit-parade du club des suicidés. Toutes les chansons n’étaient pas mélancoliques, cela dit : pour apporter de la diversité, ils en avaient retenu certaines de carrément lugubres », lui fait dire Alain Gerber ( le plus grand écrivain du Jazz vivant, on ne le dira jamais assez, surtout maintenant qu’on ne peut plus l’entendre sur France Culture ou dans « Le Jazz est un roman » sur France Musique !)dans son roman « Lady Day, histoire d’amours ». Elle enregistra encore un « Last Recordings » posthume, plus swing, comme si elle avait eu le temps de vieillir, enregistrant même quelques chansons qu’elle n’avait jamais chantées, mais sans ce tragique, cette urgence, comme déjà au-delà de toute souffrance, de toute fatalité, passée de l’autre côté…

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C’était encore un peu trop gai encore, il y faisait encore trop jour dans ce crépuscule de satin mauve, Brad Mehldau continua ce « Lovely Day » et cette nuit sans « goodbye » en solo, à la Chopin, en Nocturne à la Debussy, sublime, mais il nous avait quand même fait passer du sourire aux larmes. Pour me venger un peu, je dirais que c'est dans cette attitude d'autisme parallèle au clavier que Mehldau fait le plus penser à Bell Evans...

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Mais tout cela n’est qu’un jeu, une pose de l’artiste, un masque du saltimbanque qui rit ou pleure à loisir, comme l’expliquait la dernière Diva du Jazz Helen Merrill dans la pochette de son disque « No Tears, No Goodbyes » avec Gordon Beck, reprenant la phrase de Flaubert «Madame Bovary, c’est moi ». Un jazzman est multiple comme toutes les émotions qu’il nous inspire.

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Mais faire changer le public de sentiment, pour cet art du sentiment instantané, furtif, mélancolie et joie toujours mêlés, c’est l’apanage, le privilège des plus grands musiciens depuis Ziriab, créateur des « noubas » arabo-andalouses au IXème siècle et ce Calife de Cordoue qui promettait une bourse d’or assurant une vie de musique sans souci financier au musicien capable de capter son sentiment et de l’en faire changer… Pour ce seul moment miraculeux, Brad Mehldau aurait mérité cette récompense…

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Après trois bis, dont un Hard-Bop sur « Airegin » composé par Sonny Rollins pour l’indépendance du Nigeria, avec solo de batterie -moteur d’avion s’envolant de Jeff Ballard, et un dernier faussement triste mais finalement gai par cette politesse du désespoir de ne pas nous laisser sur la seule tristesse qu’il partage Billie Holiday, le trio quitta la scène, nous laissant à la fois, successivement ou individuellement émus enchantés, ravis, surpris ou indécis… Il y en aura eu pour tous ses goûts, du classique au Jazz, au Blues au Brazil, au presque electro, par un trio piano basse batterie classique mais actuel… Allez voir Brad Mehldau : ce ne sera jamais pareil.

Jean Daniel BURKHARDT

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