MICHELE RABBIA, MARYLIN CRISPELL ET VINCENT COURTOIS SUSPENDUS A LA GRÂCE A PÔLE SUD
Par Jean Daniel BURKHARDT le vendredi 20 février 2009, 11:48 - JAZZ - Lien permanent
En seconde partie, on pouvait entendre le batteur et percussionniste italien contemporain Michele Rabbia, qui lui aussi pose la question du faire à l’écoute de son disque «Shifting Grace » et pique la curiosité à aller le voir sur scène, avec les deux complices qui l’y accompagnaient, entre compositions mélodiques ou baroques et improvisations contemporaines libres : Vincent Courtois au violoncelle et Marilyn Crispell au piano.

Un accord de violoncelle sur un piano perlé, qui insiste, liquide, aux « accords rythmiques qui crèvent comme des bulles », écrivait Yvan Amar dans le livret du disque. Rabbia fait glisser ses mains sur la caisse claire, crisser les cymbales dans les aigues, dans une sorte de lyrisme actif et attentif qui les accompagne, tintinnabule avec la baguette sur la tige de la cymbale, imprimant un rythme de plus en plus rapide, tandis que les deux autres semblent suivre la même voie, la même ligne, ou s’y rattacher.

Joué sans archet, en pizzicato, le violoncelle devient une contrebasse efficace sous les doigts de Courtois, tandis que Crispell prépare son piano en faisant rouler des billes dans les cordes intérieures. Rabbia joue de fagots de paille souples avec un rythme moderne sur la basse puis le piano. Il commence ensuite à utiliser son propre corps en une « body percussion » faciale : il tapote ses joues pleines d’air qui leur donne un son rebondi de tambour d’eau salivaire de bas en haut puis les frotte.

Suit une plage plus liée, contemporaine, au piano rapide, dramatique (le disque est produit par le label CAMJAZZ et on ne peut s’empêcher que les plus composées de ces musiques seraient un merveilleux support aux images animées d u cinéma ou de la télévision).
Rabbia joue d’une caisse claire voilée d’un linge noir. La basse semble le pivot rythmique tenant les deux autres plus libres, virevoltant de l’une à l’autre.

Dans cette batterie peu conventionnelle, c’est le phrasé ininterrompu, à explosions de breaks qui est moderne. D’ailleurs Rabbia ne recherche pas le regard de ses acolytes : son visage est tourné vers le public mais ses yeux clos, vers ce monde intérieur qu’il fait apparaître devant nous et n’appartient qu’à lui, puis s’interrompt pour le solo de violoncelle des graves aux aigues. Dans « Liaisons », il semble « dégonfler » une cymbale, en faire couler de l’eau, mais en fait ce sont des effets électro-accoustiques d’un laptop, puis des objets métalliques qu’il déplace sur les toms par frottements à la Lovens sur la mélodie superbe, profonde de la basse . Le lyrisme que produit l’un est comme dynamité par la pitrerie apparente des moyens de l’autre. Mais si l’on fermait les yeux, seule nous atteindrait la beauté mélodique du résultat.

On arrive à l’une des plus belles plages au niveau de la composition, « Shifting Grace » qui donne son nom au disque et décrit bien cette grâce attendue, s’élevant, en lévitation, suspendue, fragile, en équilibre entre ces trois points isocèles du trio. Le piano est lent, le thème mélancolique vous emmène dans un univers précieux, hors du temps, qui rappelle les clairs de lune de Debussy, les valses de Chopin, mais avec une facilité d’écoute pop qui vous séduit, vous fait sourire dans ses hésitations, un peu comme Serge Gainsbourg se rejouant seul comme à lui-même « Les Ouvertures Eclairs » composée pour sa fille Charlotte sur la BO le film «Tenue De Soirée », plus émouvant encore quand on pense que ce sont les seules traces enregistrées de Gainsbourg pianiste, son premier métier dans les bars.

Rabbia fait frétiller les cymbales, frappe la caisse claire d’un seul doigt rebondissant d’un ra. Le violoncelle a une saveur boisée, ancienne, Moyenâgeuse, baroque, avec cette prestance grave dans la mélancolie, la même qualité sonore quand il cite« La Rêveuse » de Marin Marais pour la fille de Monsieur de Ste Colombe comme dans « Tous Les Matins Du Monde » qu’une viole de gambe.

On sort de ce rêve éveillé pour voir Rabbia épaissir cette futaie en utilisant de longues lamelles de plastique blanc (déchet industriel, recyclé?), fines comme du papier sorti d’une destructeur de documents, frottées sur les cymbales avec une délicatesse hasardeuse créant la beauté d’un accompagnement discret. Il fait ensuite rebondir, bruire et vivre sur les toms des coquillages, fait frémir, sonner sans crisser, chanter comme un verre les harmoniques apaisantes d’un bol tibétain, puis se saisit d’un tambourin, faisant bruire ses clochettes seules sur les cordes intérieures du piano de Crispell, tandis que Courtois suit ces harmoniques somnolentes de l’archet sur ses cordes, puis les pousse contre l’ampli du même geste avec des effets de larsen rythmique indus.

Mais cet apparent bric-à-brac CONSTRUIT quelque chose, miraculeusement, de curieux et presque d’aussi effrayant pour les yeux par l’originalité des effets qu’apaisant pour l’oreille.

[Et cela devient soudain violent, Rock, Trash avec ce violon saturé d’amplification électrique, Sur un rythme irrésistible de la batterie, joué à mains nues, passant d’indus à tribal, où le piano martèle des riffs, le violoncelle trashe, griffe la cymbale. Piano et violoncelle alternent leurs riffs, leurs effets. Rabbia, pendant leurs échanges, a entré un bras DANS sa caisse claire qu’il joue à bout de bras, en tambourin, à la Carlo Rizzo, virtuose italien du tambourin, puis semble la dévisser/démonter, mais c’est un objet, crissé de balais, de fagots de brindilles brutes plus que balais sur la rythmique au pied. Violoncelle et piano bâtissent une autre mélodie, « Encounter III », la plus mélodique de ces rencontres improvisées du disque qu’elle interpose, qu’il prolonge, que Rabbia rythme comme à l’envers, à rebours, à rebrousse-poil, à contretemps. Le piano se fait son quand la basse se fait groove, pilier le liant aux rythmes syncopés des objets et du fagot de bois, violemment contemporain jusqu’à une intensité rock, puis griffé, crissé sur la caisse claire.|http://www.youtube.com/watch?v=Wn7_3d1HLsQ]

Illusionniste, Rabbia fait danser des jouets debout à bout de bras, mais c’est l’ordinateur qu’on entend, croit-on un instant, Non il tient dans ses mains des transistors gros comme des oeufs, des amplificateurs de radio qui parlent de la crise, qu’il sait stopper en fermant le poing sur chacun d’eux, puis libérer en laissant le son nous atteindre.

Ceci sur des arpèges espagnols, orientaux du piano et du violoncelle qui équilibrent, donnent de la gravité à ces effets qui pourraient paraître comiques à première vue ou seuls.

Le piano raconte son histoire fragile, à la Satie, que Rabbia bruite des gouttes sonores d’un fin balais métallique contre une castagnette qerqabou de gnawa.

La petite baguette de xylophone, de balafon semble faire de la batterie pour l’oreille une percussion piano comme ces instruments à lames avec calebasses. Comme quoi on peut taper avec une baguette de xylophone et obtenir cette finesse de son de cet instrument par sympathie, presque contamination, d’une batterie…

Le violoncelle vrille la mélodie, le piano est frappé de baguettes, le tout mouvant, s’écoutant, en fonction l’un de l’autre, organisé finalement, pour créer une histoire logique, une ambiance, du sens, à partir de ces trois improvisations libres, miraculeusement. Le violoncelle tourne souvent autour d’un rythme celtique, puis redevient contempo, répondant, les baguettes devenant celles de timbales ouatées du classique et contemporain.

Et soudain je comprends la leçon de percussion de Michele Rabbia : et si l’important était, CE QUI FRAPPE, non CE QUI EST FRAPPE : changer de marteau changerait l’enclume, la ferait chanter malgré l’inertie de sa masse, qui la condamne à la seule lourdeur. La belle leçon que voilà. L’outil ferait l’œuvre autant, plus même que le marbre, le révèlerait à lui-même comme il ne se connaissait pas. Evidemment la variété de frappe, d’intensité, a son importance aussi.

[Le piano de fait burlesque, semblant accompagner un film muet de Buster Keaton, le violoncelle équilibriste funambulesque des cordes frottées par l’archet dans le fracas, gouvernail dans la tempête des manches fins de baguettes de timbales sur la batterie.

Parce qu’une baguette ça a deux bouts aussi : le gros côté manche dont jouait Elvin Jones en sauvage pour Alain Gerber dans « Le Cas Coltrane », et le petit, côté manche aussi, pour celles des timbales contemporaines, non revêtu de duvet. De l’autre main, Rabbia froisse et défroisse un sachet de plastique dans sa paume avec ses doigts. Autre percussion recyclée.|http://www.youtube.com/watch?v=th4S4Lr9URs&feature=related]

Suit «Masque» dans sa version en duo (sans Courtois, le disque se terminant par une version en trio qui pour moi n’a pas la même unité), autre magnifique composition au piano lyrique, doux-amer, gymnopédique à la Satie et pop qui ouvre le disque, mystérieuse et belle par sa fragilité, à la fois gaie et mélancolique, sublime. Rabbia effleure ses cymbales avec finesse, créant un simple accompagnement projeté mais maîtrisé du piano comme des clochettes.

Courtois travaille des effets électronique pour brouiller le flux mélodique entre les deux autres, le flot coulant de la mélodie scintillante du piano frappé par les vagues de percussions, flot de beauté mélodique qui ne supporte que les résonances de l’ouate sur les cymbales et les effets d’écho électroniques de l’ampli, comme un brouillage, ouvrant entre eux un espace surnaturel de landes, entre deux bras de mer, miraculeusement.

[Finalement, en réécoutant cette version de trio, je comprends que ce sont les seules vibrations des cordes du violoncelle sous l’archet qui reprennent la mélodie du piano dans la version en duo qui me semblaient y manquer, juste plus discrètes. Ceci compris, on peut l’apprécier presque autant que celle en duo.

La partition de Rabbia y est elle aussi différente, plus dans la fine manipulation d’objets et de colliers.|http://www.emusic.com/album/Michele-Rabbia-Shifting-Grace-MP3-Download/11022973.html]

En Bis, une autre de ces étranges rencontres improbables, « Encounters » improvisées sur le vif où les instruments semblent se rapprocher/s’éloigner comme d’eux-mêmes, joués non pas PAR les musiciens mais où ils acceptent un instant d’êtres les jouets des instruments poussés dans leurs retranchements. Chacun sonne, joue, résonne à sa façon et par rapport aux autres, et le Jazz c’est aussi ce rapport constant entre l’individuel et le collectif, soi et les autres, le jeu et l’écoute.

Chacun s’y fait touche, corde et frappe à la fois, en un échange expérimental des effets, puis quelque chose prend forme tout de même, entre le piano s’immisçant, les cordes obsessionnelles du violoncelle et le tapotement léger de la cymbale, on assiste en direct à la naissance du sens, à la levée des limbes de notre propre incompréhension comme sous le fait au hasard…

Ces deux concerts contemporains étaient fascinants, et on en ressort grandis, des barrières entre traditionnel, classique, contemporain et Jazz en moins. On m’a dit un jour que l’oreille était un muscle s’adaptant à ce qu’on lui fait écouter, évoluant…

Ce soir Vendredi 20 février, à 20 h 30, un autre concert à Pôle Sud alliera répertoire Renaissance et traitement Jazz contemporain : GESUALDO VARIATIONS, composé d’après le répertoire vocal de Gesualdo, prince assassin du XVIème siècle de sa femme et de son amant qui fit ensuite pénitence en composant des cantiques, madrigaux et hymnes à la Vierge très en avance dans la tonalité, joués/déjoués par le guitariste David Chevallier, le saxophoniste Christophe Monniot, le violoniste Dominique Pifarèly et Guillaume Roy au violoncelle et l’ensemble vocal « A Sei Voci »…
Jean Daniel BURKHARDT