Pour clore la saison, le Cheval Blanc invitait le vendredi 6 juin dernier, l’actuel ONJ de Franck Tortiller. Franck Tortiller est né en 1963. Il découvre le vibraphone à 15 ans grâce à Mike Mainieri, remporte des prix de percussions, d’harmonie, de contrepoint, d’analyse, de soliste, est invité comme soliste par les concerts Pasdeloup, puis participe au Vienna Art Orchestra pendant dix ans et à un hommage musical à Jacques Tati, Les Jours de Fêtes en 1994.

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L’ONJ (Orchestre National de Jazz) existe depuis 1986, subventionné pour moitié par « L’Association pour le Jazz en Orchestre National», avec un chef d’orchestre nommé pour deux ans qui choisit ses musiciens et interprète pour moitié des titres du répertoires, pour moitié des compositions originales.

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Celui-ci a décidé, pour son premier album en 2006, « Close To Heaven », de reprendre sans guitare le répertoire du groupe de Hard Rock anglais Led Zeppelin, formé en 1968 par Jimmy Page (ex Yardbird) à la guitare, Robert Plant à la voix, John Paul Jones à la basse, mandoline et claviers et John Bonham à la batterie, séparé en 1980 à la mort de John Bonham.

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En 2007, l’ONJ Franck Tortiller s’intéresse dans « électrique » à d’autres musiciens de ces années magiques 1969-1974 des noces du Jazz et du Rock, mais du côté Jazz-Rock cette fois, avec des réminiscences de Miles Davis, weather Report ou Mahavishnu Orchestra.

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La scène semble petite pour le mini Big Band, je me serais attendu à les voir se produire à la Salle Des Fêtes. De droite à gauche s’entassent avant le concert un vibraphone et ses baguettes, des cuivres à l’arrière, trompettes et bugles, précédés d’une batterie d’un vert électrique étoilé assortie au disque et un sampler allumé pour Patrick Héral, de l’autre côté un antique tuba, quelques amplis, une contrebasse couchée, un marimba à l’angle d’un vibraphone et un fender rhodes rouge surmonté d’un sampler allumé de bleu et d’un ordinateur portable, avec au premier plan deux micros, un grand et un petit, pour les solistes, et un pupitre de partition pour chacun. A entendre un cuivre s’époumoner déjà en coulisse, on se croirait au Conservatoire ou à Banlieues Bleues où ils produisirent tout d’abord en 2006.

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A peine assis, Héral vocalise. Michel Marre est le doyen, également écrivain théoricien du «côté Laffayette» est le premier soliste, au bugle, à la Miles Davis, dans «Landscape». « 1/2/3/4 » baguettes tortillées sur la trompette et le rythme lentement prend forme, avec le fender de Xavier Gomez qui tintinnabule, avec les autres cuivres en fond, puis soudain s’éveille un roulement de batterie, une autre trompette s’avance, plus dans l’aigu, puis une troisième. Le saxophone d’Eric Sèva part en Bop furieux sur la batterie pétaradante, puis plus cool, ses phrases n’en souffrant pas dans leur unité, sur les trompettes en sourdine ou la batterie déchaînée, puis soudain une réminiscence d’Erik Truffaz (Sweet Mercy), les autres cuivres en fond, que fait repartir à l’assaut une nouvelle détonation de la batterie, Sèva pousse jusqu’au solo Breckerien, puis entre deux déflagration, s’insinue à la Wayne Shorter, joue de la puissance et de la douceur par intermittence. Ce répertoire est plus efficace en Live que sur disque, où je préfèrais «Close To Heaven ». Le trombone s’avance sur l’électro de Gomez, une batterie cool et de beaux fonds sonores des cuivres ménageant le suspense. Tortiller fait des sons dub répercutés avec effets par Garcia, avec une utilisation de l’électronique vivante, humaine, offrant avec les cuivres une plénitude sonore sur le lyrisme du trombone mais où le drame se trame de nouveaux soubresauts de la batterie. C’était « Landscape », avec Jean Gobinet, trompette, né à Strasbourg, nous dit-on, et Daniel Zimmermann au trombone.

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Suit le premier des « mini concertos» composés par Tortiller pour l’ONJ sur ce disque, « Ouverture 1, puis 2 », inspiré de « Bitches Brew » et « On The Corner » de Miles Davis, qui débute au cri de « Gobinet Président !» de sa famille sur la Beat box de Patrick Héral qui donne le tempo en allemand « zwei, drei, vier ! ». On reconnaît en effet une phrase de Miles dans « Bitches Brew ». La batterie part en live en drum’n’bass sur l’électro de Gomez, le contrebassiste acoustique Yves Torchinsky a une attitude Hard-Rock avec ses cheveux longs battant ses lunettes et la trompette rappelle Miles à l’île de Wight. L’orchestre part à l’attaque en riffs fiévreux à la suite de la phrase de Miles. Le trombone s’en mêle, puis la batterie break’n’beat relevée de Tortiller en embuscade et Gomez en wah-wah distordue compensant l’absence de guitare. Les cuivres partent à l’attaque, Limouzin au marimba usine et la batterie bat, bat, bat. Cet ONJ applique la mise en place des grands orchestres swing au Jazz-Rock, avec des fonds sonores de cuivres que justement le Jazz-Rock a souvent abandonné, à part Gil Evans dans «There Was A Time», étant plutôt le fait de groupes à quelques souffleurs solistes, et qui reviennent avec ces nouveaux arrangements de l’ONJ. Gobinet arrive sur les rutilances des claviers, vibraphone et au marimba mêlés avec le tuba de Marre, trouvant des effets de pistons à pleines paumes presque criés bien adaptés à cette violence Rock, la trompette de Joël Chausse et Sèva au soprano. Héral allie la mise en place d’un batteur d’orchestre swing aux montagnes russes des cuivres de toutes parts, puis s’oppose eux avec la puissance déchaînée d’un batteur de Rock. Et soudain dans une phrase de Gobinet, je reconnais enfin quelques phrases d’ «On The Corner» de Miles qui m’avaient échappées à l’écoute du disque, haché de plages courtes de sitars indiens et d’autres plus dures et déroutantes, entêtantes, en collages qu’on a parfois décrit comme Karl-Heinz Stockhausen jammant avec Sly Stone sur du P-Funk explosif (Stan Getz, qui n’ y entendait rien au Rock ou au Funk, avait été moins élogieux). Jean Gobinet en perd sa sourdine sous l’estrade, «prêt à tout pour se faire remarquer», le taquine un autre.

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Suit «une composition de Prince de « …Colmar ! Belfort!», crient les musiciens, ou Minnéapolis : “Sometimes It Snows In April”. Je ne connais pas cette chanson, qui débute par un saxo cool puis les fonds sonores sur le souffle, les cuivres à l’unisson beaux comme un orchestre symphonique entrecoupés de saxophone sur tempo très lent de ballade. Là encore, Prince lui-même, tout Love Symbol qu’il est, n’eut jamais de tels fonds sonores, parfois Macéo Parker au saxophone dans son oreille, ou doit se colleter lui-même à la trompette. Sèva arrive à entrer et sortir de l’ensemble avec virtuosité sans perdre la ligne de son solo. Michel Marre, qui conçoit son rôle au tuba, comme « un amplificateur, j’essaye de de chanter une mélodie dans mon instrument, ma vieille machine à vapeur !» qui n’en connut jamais de si récente avant lui. Le thème ressemble sur la fin à « Here Comes The Sun » des Beatles, et le soleil revenant tardivement rejoint dans l’absurde la neige en avril. Patrick Héral dynamite le final de ses ras, Tortiller joue son vibraphone façon Jazz-Rock, istrument plutôt rare dans le genre, ou il faut chercher chez Roy Ayers, qui étant noir, a plutôt privilégié le Funk au Rock. Marre, «plutôt musiques black», a découvert le Rock de Led Zep avec le premier album, et défendait dans «Jazz Magazine» le répertoire Ellingtonien contre Tortiller pour qui tous les répertoires se valent, seule compte la façon de les interpréter. Il intègre d’ailleurs dans cette reprise le standard « Willow Weep For Me», avant de trouver des effets criés/étouffés free sur «Here Comes The Sun», mais je crois que Prince aime aussi les Beatles.

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Yves Torchinsky, à la contrebasse, qui a enlevé ses lunettes, tricote une intro orientale au son acoustique rappelant dans les aigues celui de la kora africaine, puis part dans une violence qui me fait croire qu’ils vont intégrer leur version de «Dazed And Confused » de Led Zep au concert. Mais ce n’est que «The Move», seconde suite en deux parties, mais où l’on profitera tout de même des distorsions guitaristiques de Xavier Gomez sur son fender rhodes avant le solo de Joël Chausse, sur un Groove rappelant un peu celui de « Jammin’ » de Bob Marley, mais avec le son de Miles période cool ou bop, alors qu’à sa période Rock, il jouait très violemment, avec une trompette bardée d’effets, faisant tout pour qu’on oublie que c’en était une. Il a retrouvé un peu de ce lyrisme de brume à sa période Techno-Funk, et les fonds sonores d’un grand orchestre seulement lors d’un concert à Montreux, rejouant les arrangements écrits pour lui par Gil Evans peu avant sa mort, le seul regard en arrière de sa carrière. Limouzin joue des breaks de vibraphone plus haut, moins martelé que Tortiller, prolongé par des samples de cartoons, envoyés par Patrick Héral qui commence son grand numéro de beat box dans une langue n’appartenant qu’à lui, baragouine, borborygme et couine tout en battant sa batterie sur le rhodes saturé et la basse rock, puis utilise le sampler pour enregistrer un rythme, improviser dessus avec lui-même, part en beat-box avec une tête de Raspoutine possédé, halluciné de lui-même, Jekyll prenant conscience qu’il est Hyde en live, de la bête qu’il a en lui, avec des voix hystériques de la très basse à la très aigue en boucles de dynamo folle, croise sa version de « Black Dog » de Led Zep, « Beware The Black Dog », qui fait vraiment peur, on confond sa voix avec la batterie sans comprendre comment il fait, mais au moins on le voit, accompagné par les riffs de cuivres derrière lui, et redevient batteur d’orchestre à le rythmique de Gene Krupa sur la fin.

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Sèva reprend le micro pour une jolie ballade, « Les Angles », qui ne semble n’en compter aucun, fleurie de lamelles vibraphones et marimba, puis les fonds sonores sont doublés par les magnifiques voix en sourdine de Marre, Chausse et Gobinet faisant les chœurs derrière lui avant le retour des cuivres, sur lesquels le saxo s’envole, et la batterie se fait drum’n’bass pour le pousser à l’obstination d’un Brecker dans le groove, au Weather Report, à l’avis de temps lourd, de tempête du tempo, d’Afrique sur le marimba, à la Manu Di Bango, qui le pratiqua parfois, puis revient à la mélodie pour le final.

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Le contrat de l’Orchestre National de Jazz en fait aussi celui des régions de France dont sont originaires les musiciens, d’où une présentation humoristique et irrévérencieuse des musiciens : Claude Gomez aux claviers, de Chambéry («forfait montagne, c’est cher le sport d’hiver! »), quota Cité avec Vincent Limouzin au vibraphone et marimba, du « 9’15, 95, Argenteuil», quota Jeunes pour Daniel Zimmermann au trombone, quota « vi(eux) -expérience du Jazz, il a joué avec Archie Shepp » pour Michel Marre au tuba et bugle, qui s’est présenté aux Municipales et n’a obtenu qu’entre 0,004 et 12 % des suffrages selon les sources, Yves Torchinsky à la contrebasse, « un intermittent qui a réussi », Sèva a déménagé dans le Sud juste pour faire 500 km pour répéter puis Joêl Chausse à la trompette, de Pigalle, « l’enfant, le petit tou, le pitchoune, forfait Chocapic le matin et dessins animés», autre quota Banlieue de St Rémy-Les-Chevreuses, mais né à Strasbourg pour Jean Gobinet (un bus a été affrété pour la famille, qui crie sa joie), enfin le Sud de la France et Montpellier pour Patrick Héral, « batterie et chant ? non ! voix ? cris de goret peut-être (il y a un standing à tenir), classé secret défense». Lequel Héral pour se venger charge Tortiller en allemand, comme si celui-ci ne le comprenait pas, contrairement à nous autres frontaliers, alors qu’il a passé dix ans au sein du Vienna Art Orchestra !

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Arrive le dernier thème : « Last Call Before Midnight », co-écrit par Franck Tortiller et Jean Gobinet, thème funky avec les cuivres en riffs changeants, puis le clavier en cocotte minute funky wah-wah en lieu et place d’une guitare sur la basse groove, vrai solo de vibraphone d’orchestre swinguant à la Lionel Hampton, puis fonds sonores sur beat box léger en écho et bien intégré dans l’orchestre d’Héral.

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En Bis, ils s’en sont encore donnés tous à fond sur des boucles dub de Gomez (peut-être «Fermeture» ou son remix de «Last Call Before Midnight » alliant les cuivres de l’orchestres et leurs solos, riffs et fonds sonores mixés avec des Beats futuristes.

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En tous cas, cet ONJ m’a semblé l’un des plus courageux depuis la création, de reprendre ainsi le répertoire Rock à rebrousse-poil en lui rendant les cuivres des plus grandes formations par des arrangements passionnément originaux.

Jean Daniel BURKHARDT

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