TOUMAST: Le Nouveau Groupe de Blues Funky Touareg en concert à La Salle Du Cercle de Bischeim
Par Jean Daniel BURKHARDT le lundi 26 novembre 2007, 14:01 - MUSIQUES TRADITIONNELLES - Lien permanent
Autrefois, les Touaregs vivaient librement dans le désert du Sahara. Leurs caravanes transportaient à dos de chameaux le sel de la Méditerranée qu'ils échangeaient en Chine contre le thé vert, puis repartaient échanger ce thé contre le sel sur la Côte. Hélas, après le Sahara fut partagé lors de la colonisation pour des raisons économiques et géopolitiques par les états Européens entre le nord du Mali, le Niger et le Burkina Faso, frontières pour eux obsolètes car leur vrai pays est le désert qu'ils voulaient continuer à parcourir librement. Au début des années 60, ils refusèrent en vain d'être rattachés au Mali et au Niger.

La décolonisation de ces pays acheva de les priver de toute indépendance, leur désert étant partagé entre différents états et la politique répressive du Mali et du Niger radicalisa leur lutte. Dans les années 70s et 80s, sècheresse et famine les forceront à s'exiler vers le sud de l'Algérie et la Libye. On appelait alors "Ishumar" (du français "chômeur") les jeunes touaregs errant de ville en ville en quête de travail, loin de leur famille. De 1990 à 1992, le Front Touareg lancera une offensive sur le nord du Mali et du Niger, conflit qui se termine en 1992 au Mali et 1995 au Niger par la démocratisation des régimes. Le Colonel Khadafi leur fournira des armes automatiques, et ils découvriront également la guitare électrique adoptée par les groupes de Blues Touaregs, comme le premier d'entre eux, Tinariwen, monté autour d'Intidyeden et Ibrahim Abaraybone.

Toumast s'est créé dans les années 90s autour de Moussa Ag Keyna, qui, grièvement blessé après des années de lutte et de maquis, est évacué en France et bientôt rejoint par sa cousine Aminitou Goumar. C’est la rencontre avec le compositeur, arrangeur et réalisateur Dan Levy (basse électrique, claviers et saxophone) qui permet l'enregistrement en 2006 de leur premier album "Ishumar". Le style de ce nouveau groupe Touareg est plus funky, plus Rock, moins Blues que celui de Tinariwen, et rajoutant les avancées technologiques de légers effets électroniques.


Conviviale, La Salle Du Cercle de Bischeim proposait à l’entrée un thé à la menthe gratuit, que je qualifierai selon le rituel Touareg auquel m’avaient initiés des amis à leur retour du Niger en 1996 de « doux comme la vie » (le contraire étant « amer comme la mort » quand le thé est très foncé, puis « tendre comme l’amour »), peut-être parce que très passé et donc très clair, à cause de l’heure tardive.

Moussa Ag Keyna entre sur scène, d’abord seul, vêtu du costume traditionnel noir noué derrière sa tête, qu’on pourrait croire trop chaud pour la scène et ses projecteurs, mais qui dans le désert protège autant des chaleurs du soleil ardent qu’il ne laisse pas traverser que de la froideur des nuits. Il chante le blues le plus dépouillé de l’album, « Ezereff », où il dit que tout ce qu’il désire est d’attacher ses chevreaux et seller son chameau Ezereff, pour rejoindre sa bien-aimée dont parlent même les marabouts, nostalgie de la vie simple des Touaregs. Ses doigts égrènent les cordes de sa guitare comme les perles d’un chapelet.


Aminitou Goumar entre, accompagnée d’un percussionniste Touareg, d’un batteur qui semble français et Dan Levy à la basse électrique. Aminitou Goumar joue également de la guitare, chante la seconde voix féminine et ponctue les chansons de youyous linguaux, se lançant dans le premier titre de leur album, « Kalane Walegh », un blues funky, plus rapide que sur le disque, presque hard, et avec une puissance rythmique supérieure et plus prolongée, le petit riff aigu et répétitif arrivant beaucoup plus tardivement dans le solo, évoquant souvent celui de Jimi Hendrix dans « Gipsy Eyes ». Moussa semble héler ses musiciens de la main, comme pour guider une caravane dans le désert.

Sa première intervention en français évoque la « joie d’être un homme libre, la peine de devoir se battre pour cette liberté qui ne peut nous être ôtée ». Il parle français, mais avec un accent traînant qui donne à ses mots une musicalité particulière Chez les Touaregs, explique-t-il, il n’y a pas de musique de marabout, toute la musique est prétexte à la danse, comme une invitation du public à la danse. Le deuxième titre de l’album, « Tallyatt Idagh », est d’ailleurs dansé par Aminitou tout d'abord, avec ses bras comme des vagues brassées, puis avec le percussionniste, passé aux congas et en tirant des rebonds presque dub, entre le riff puissant appelant à la transe et les youyous la prolongeant de l’énergie collective des mariages et des feux de campements en plein désert. Elle semble beaucoup plus jeune en live que sur les photos, quand son sourire joyeux illumine la scène, mais son regard à la lucidité de ce qu’elle a dû voir et vivre.

Dans « Dounia », blues sur deux temps, on croit entendre des mots en français « je te connais », mais qui ne correspondent à rien au vu de la traduction. La batterie utilise un effet cowbell entrecoupé de roulements rock. Aminitou a les cheveux libres sous son châle qui tombe sur ses épaules quand elle danse, et qu’elle ne remet qu’entre deux chansons, preuve de cette liberté morale Touarègue où il n’est que décoratif. Elle invite le public à entrer dans la transe en tapant des mains. Les harmonies vocales nous emmènent dans le désert touareg, ou chez les gnawas marocains sur les rythmes des petites cymbales à mains appelées karkabou ou crotales jouées par le percussionniste. Cette chanson est la plus proche du blues tribal initié par Tinariwen.

Suit une chanson plus traditionnelle, introduite par Moussa expliquant que chez les Touaregs, seules les femmes faisaient de la musique à l’origine, les hommes ne l’ont pratiquée qu’avec l’ouverture au monde de la lutte et la découverte des guitares électriques.

Quant aux « chameaux, ils ne sont pas venus, ils ne savent pas nager ». Comme en plein désert, autour du feu, Aminitou, s’assied sur la scène avec une percussion en cercle avec le percussionniste et chante un chant traditionnel qui ne semble pas sur l’album, pendant que le public tape dans ses mains comme autour de ce campement touareg simulé symboliquement, mais qui suffit par son souvenir, à faire danser Moussa. Le solo de basse psyché accroît l’impression de mirage.

Après beaucoup d’autres chansons et deux bis, achevant de faire danser un public ravi dont un garçon qui s’était noué un turban émeraude à la touarègue, ils repartirent vers de nouvelles aventures. Pas très buiseness, plutôt débrouille: "pour le disque, tu vas chez le marchand, et pour le site tu tapes Toumast... dans l'ordinateur central". Pour ceux que ça intéresse, comprenez qu'ils ont un site officiel et un "My Space".

Jean Daniel BURKHARDT
Commentaires
Bonsoir,
Je crois que je deviens adepte de tes billets, je les trouve très bien écrits et ces petites photos les rendent vivants ;
je te remercie pour cette découverte passionnante et dépaysante !
Merci Carole de ta fidélité.
Pour moi mon combat est que les musiques du passé traditionnelles gardent leurs spécificités culturelles malgé la mondialisation qui voudrait que partout dans le monde on ne trouve plus que de la musique d'inspiration américaine: rock (actuel), r'n'b, rap et techno boum boum.
C'est un noble combat !
Ensuite c'est une question de goût, de préférence.
Merci Carole,
Mais pour moi, je légitime les questions de goût et de préférence par des réflexions historiques, refusant de voir dans mes propres "goûts" quelque chose d'aussi hasardeux que des "préférences". Donc pour moi le le combat prime sur le "goût", et le fait d'essayer d'aimer une musique ne rentrant pas dans mes "cases" d'influence (ce que vous appelleriez "goûts") est une façon de me forcer à en sortir ou à en créer d'autres. Donc le combat prime sur le goût.
Jean Daniel
J'ai dit : "ensuite" c'est une question de goût...
Et puis chacun son combat alors !!
Vivement un autre billet.
Carole
LA MUSIQUE EST-ELLE UNE QUESTION DE GOÛT OU D’ENGAGEMENT ?
Pour moi je résous la question du goût et de la préférence en considérant comme un défi personnel de trouver un intérêt à toutes sortes de musiques, même très éloignées de moi, ou de mes influences, de mes "cases" et panthéons divers où je range intellectuellement les musiques en réseaux d'influences.
J'avoue que pour moi la pop anglo-saxonne a été complètement "morbidisée" par la new wave après les années 80s, puis partagée entre "hurleurs" et "valiumisés", et le rock rendu inutilement violent par le hard rock et ses inaudibles et assommants dérivés.
Le Jazz est devenu l'affaire d'une élite avec Ornette Coleman et sa froideur, ouvrant la porte à tous ceux qui voulaient jouer avant d'apprendre leur instrument et être passés par le chemin normal des orchestres jusqu'à avoir le leur, et a le Jazz a cessé d'être une musique universelle, à la fois lyrique, émouvante, rythmiquement énergique et dansante en assumant sa part de révolte noire (que je cautionne tout à fait politiquement par l'oppression des noirs au travers de l'esclavage, de la ségrégation et du racisme) avec le Free Jazz, surtout quand celui-ci devient la norme obligée, en Europe notamment, avec des gens comme Peter Brötzmann, le saxophoniste le plus inécoutable que j'aie pu subir...Maintenant évidemment sa révolte outrancière a pris en compte la lutte contre l'apartheid sud Africain. Mais la seule révolte personnelle n'en est pas pour autant la seule émotion musicale possible dans le Jazz, et ne fait sens pour moi QUE PAR RAPPORT à autre chose: un élan d'amour universel refoulé par le racisme, par exemple, comme chez Albert Ayler, un mysticisme comme chez Coltrane. Cette obsession de la dissonance libertaire est très dommageable, par exemple, pour le trio d'Ellery Eskellin, Andréa Parkins et Jim Black qui, malgré un son de groupe collectif d'une puissance et d'une cohésion rares, s'obstinent ensuite à détruire l'énergie et la beauté de cette harmonie collective.
La question que cela pose, c'est celle de l'art et de la réalité: le monde est devenu violent, dur, désharmonisé et injuste à cause de l'homme. Alors c'est un choix personnel de se demander si l'Art doit rétablir une harmonie même illusoire, pour nous consoler, quitte à nous faire retomber plus durement encore dans la dureté du monde dont nous ne sommes pas responsables (ce serait mon avis, idéalistement parlant, quitte à refuser ladite dureté autant que possible, et ça ne l'est pas complètement); OU l'Art doit-il prendre fait et cause, prendre parti DANS ce combat, POUR la diversification artistique et CONTRE le formatage et le nivellement par le bas de la mondialisation qui voudrait qu'on fasse "du joli" et de "l'écoutable" pour oublier les problèmes du monde, nous endormir d'illusions.
Je pense que les deux points de vue sont envisageables, peut-être même artistiquement tenables par la même musique.
Dans le Hip Hop par exemple, que je n'apprécie pas particulièrement, ce qui m'émeut, c'est cette tension entre les "fantômes" du passé des musiques noires, cités sous forme de samples en fond sonore ET la revendication actuelle, violente, du MC, comme un clash d'un monde idéal et nostalgique CONTRE le mur de la réalité qui s'y oppose durement.
Il est probable aussi qu'étant de formation littéraire, je pare mes inimitiés musicales envers ce que je n'aime pas de raisons historiques en me servant de ma culture du passé pour les légitimer par des arguments des points de vues très partiaux qui n'engagent que moi, refusant que "la question de goût" et de préférence soit uniquement question de hasard, me concernant en tous cas.
Ce qui m'intéresse dans le fait que les cultures traditionnelles reprennent à leur compte les musiques américaines, c'est que celles-ci y retrouvent une nouvelle jeunesse dans l'enfance de l'art, loin de leur décrépitude actuelle.
D'aucuns pourraient dire que je me sers de la musique pour refuser le monde dans lequel je vis. Si ce fut longtemps le cas, je pense faire la preuve du contraire dans mes émissions en n'y faisant pratiquement plus que de la pub pour les concerts en région, et en allant aux concerts pour tenter, avec plus ou moins de succès, de trouver quelqu'intérêt aux musiques de mon temps, sans avoir ressenti, pour l'instant, l'étincelle d'une illumination salvatrice qui me réconcilierait magiquement avec mon temps.
Ce qu'a amené le monde moderne, c'est peut-être par les nouvelles technologies de l'information, une possibilité de fusions, de collaborations de cultures même très éloignées géographiquement ou géopolitiquement qui rend ces musiques plus riches et plus intéressantes. Maintenant ça ne résout pas les problèmes du monde réel, mais cela peut faire émerger une prise de conscience de la richesse et de
la vitalité de certaines cultures, ce qui est déjà une grande avancée contre les préjugés racistes.
En tous cas c'est mon combat.
Je pense qu'au grè de mes digressions j'ai répondu à la question que vous ne me posiez même pas, Carole.
Au-delà de la tartine à lire, ce fut un plaisir de vous écrire, comme d'habitude, et merci encore pour votre fidélité.
Jean Daniel
Pour moi je résous la question du goût et de la préférence en considérant comme un défi personnel de trouver un intérêt à toutes sortes de musiques, même très éloignées de moi, ou de mes influences, de mes "cases" et panthéons divers où je range intellectuellement les musiques en réseaux d'influences.
J'avoue que pour moi la pop anglo-saxonne a été complètement "morbidisée" par la new wave après les années 80s, puis partagée entre "hurleurs" et "valiumisés", et le rock rendu inutilement violent par le hard rock et ses inaudibles et assommants dérivés.
Le Jazz est devenu l'affaire d'une élite avec Ornette Coleman et sa froideur, ouvrant la porte à tous ceux qui voulaient jouer avant d'apprendre leur instrument et être passés par le chemin normal des orchestres jusqu'à avoir le leur, et a le Jazz a cessé d'être une musique universelle, à la fois lyrique, émouvante, rythmiquement énergique et dansante en assumant sa part de révolte noire
(que je cautionne tout à fait politiquement par l'oppression des noirs au travers de l'esclavage, de la ségrégation et du racisme)
mais oui c bien sùr et le son là dedans ?!
Justement, ce ne sont pas les idées qui me choquent dans le free jazz, mais les sonorités dissonnantes auxquelles mes oreilles sont réives.
N'empêche, on s'habitue à tout. "L'oreille est un muscle" qui s'adapte à ce qui'on lui donne, me disait un jour un ami.
Mais je préfère le Rock anglais des 60ies dans sa révolte Swinging London au Free. Et je ne parle pas du Free actuel, surtout Européen, qui cherche à rendre le Jazz aussi élitiste que la musique contemporaine. Je déteste Peter Brötzmann. J'adore Ellery Eskelly mais ses solos free gâchent les moments de jeu collectif puissant de son trio qui en font un des meilleurs.
Finalement je préfère la tendance actuelle néo Jazz-Rock, alliant comme dans les 70ies le lyrisme du Jazz et l'énergie du Rock ou du Funk dans une générosité commune alliant musique dansante et qui fait rêver.
Jean Daniel