LE DUO PALESTINO-SUISSE WAMEEDD A PÔLE SUD POUR LES NUITS EUROPEENNES
Par Jean Daniel BURKHARDT le mercredi 21 novembre 2007, 18:07 - MUSIQUES TRADITIONNELLES - Lien permanent
Wammeedd réunit la Chanteuse et joueuse d'oud Palestinenne Kamilya Jubran et le musicien électronique suisse Werner Hassler dans un duo au-delà des préjugés culturels et géopolitiques autour de textes de poésies orientales contemporaines chantés. "Wameedd" signifie "étincelle", celle peut-être du bois naturel de l'oud et de ses cordes allumant dans leurs prolongements dub électroniques les illusions sonores d'autres instruments naturels absents: cordes d'un qanun (cithare à plectre pratiquée dans le même esprit d'ouverture ethnique avec le flamenco de Pedro Aledo et avec l'électronique des synthétiseurs par le syrien Abed Azrié sur leur album "Suerte"), harmonium portatif Pakistanais à soufflets, , orgue oriental, de barbarie ou à verres d'eau, autant d' ancêtres traditionnels de l'électronique semblant en resurgir par instants, clarinette turque "zurna" électronique ou guimbarde soudaine.

Quelques danses rythmiques aussi, ébauchées dans les tapotements de Kamilya Jubran sur son oud introduisant un univers à la Natasha Atlas que Werner Hassler prolonge en dub comme Jah Wobble en son temps, ou suggérées par des claquements de mains rythmiques de mariages sans youyous ou transes des musiciens Gnawas.

Le tout appelle à la rêverie sur les paroles des poèmes et la voix de Kamylia Jubran, Werner Hassler érigeant des minarets sonores, inventant dans ce désert sonore des bruits de pas lourds, comme de chameaux ou d'élephant répondant à ceux du poète de Beyrouth Paul Shaoul dans "Amshi", ou se liquéfiant en oasis rafraîchissantes, puis tremblant de la chaleur fièvreuse qui nous trompe et fait s'évanouir devant nos yeux leurs mirages, en espèrant que le rêve se fût prolongé.

Parfois le rêve nostalgique tourne au cauchemar de la guerre dérangeant l'ordre naturel d'une enfance solaire (toujours Paul Shaoul dans le triptyque "Nafad Al-Ahwal" : Les conditions éreintantes), mais cette violence qui menace dans la musique de Wameedd semble toujours s'arrêter juste avant d'éclater, comme larvée, obsessionnelle mais n'étant jamais musicalement qu'un présage, jusqu'au cri final, ultime, comme le "cri trop longtemps étouffé" du dernier poème, ,"Mira'at Al-Hijarah" de Fadhel Al-Azzawi, poète Irakien exilé à Berlin et très dur à trouver dans son propre pays, cri modulé dans l'aïgu de Kamilya, éclatant comme un orage pressenti, fracassant quand on ne l'attendait plus mais évident comme si toute la prestation tendait vers cette explosion, soulignée par la machine dont les échos la prolongent dans ses dernières résonnances jusqu'au silence final...

Et si le secret de l'unité de ce duo magique qu'on penserait improbable se cachait dans le mot étrange et beau d'un des poème d'Aïcha Arnaout, poètesse Syrienne rencontrée par Kamilya Jubran à Paris après avoir lu son livre? Dans "Ankamishu'", elle parle de "géminé invisible", paire dont les doubles ne seraient pas en contact ensemble...Plus que son "géminé", l'électronique semble naître de la voix comme son prolongement naturel et l'entourer à la fois comme une mer où elle nage, ou comme un écrin protège un bijou. Gémellité, gémination indissociable de ces deux musiciens, à la fois un et multiples. Indissociable et impensable complicité dont les mystères semblent insondables, entre poésie, voix, bois naturel, cordes et prolongements électroniques infinis.
Jean Daniel BURKHARDT
P.S. En commentaire, les amateurs de poésie orientale trouveront la version longue de cet article, plus cursive et transcrite de mes notes pendant le concert, le nom des poèmes, des poètes, etc...
Commentaires
Pour la bonne compréhension du public, des traductions des textes en arabe avaient été précédemment distribués.
"Ghareebah" est un texte du plus ancien et du plus connu ici de ces poètes, Khalil Gibran, Libanais du début du XXème siècle auteur du fameux "Prophète", mais décrit le parcours désolé et sans attaches d'une exilée, "étrangère dans ce monde". D'emblée l'électronique de Werner Hassler prend des couleurs traditionnelles insoupçonnées, rappelant par leurs finesse le Qanun (cithare à plectres orientale) d'un grand musicien Syrien ouvert aaux fusions avec le flamenco (Suerte avec Pedro Aledo) et aux expériences électroniques: Abed Azrié. D'autres boutons reprennent en écho dub les vocalises introductives de Kamilya Jubran.
"Amshi" est un texte de Paul Shaoul, poète contemporain de Beyrouth, sur un homme "marchant à voix basse" entre "rues, arbres et chapeaux". La voix de Kamilya Jubran est cette fois plus animée. Ses doigts sur les cordes de son oud répondent magnifiquement à ceux de Werner Hasler sur ses boutons, électroniques, inventant dans ce désert sonore des bruits de pas lourds, comme de chameaux ou d'élephant, pour se liquéfier en oasis, tremblant de la chaleur fièvreuse qui nous trompe et fait s'évanouir devant nos yeux les mirages.
"Nafad Al Wahal", toujours de Paul Shaoul, est le premier poème d'un tryptique consacré aux "Conditions Ereintantes " de la guerre et ses déchirures, mais n'aborde encore que la nostalgie de la "longue enfance" de l'auteur, paradis perdu d'un monde naturel et solaire où tout était à sa place et la vie au rythme des saisons. Werner Hassler élève un minaret sonore répondant à l'oud qui utilise également pour effet une pédale wah-wah. Bientôt le son se pare du tremblement des rêves, jusqu'à l'inquiétude de plus en plus grossissante du cauchemar qui troublera ce rêve.
Le second poème de ce tryptique évoque la stupeur du poète dans sa chambre, sa terreur face à la guerre au-dehors, à cause de laquelle il n'ose plus sortir à l'"air lourd de fumée et de toux", contemplant "la lampe, le cendrier, le gain la perte, la porte, les images", se sentant "dépecé, tué et violé". La voix de Kamilya Joubran égrène ces meubles, symbolise l'agression humaine de la guerre contre cet ordre naturel qu'on croyait immuable. Les loops de Werner Hassler évoquent de sombres mouches, une cavalerie microscopique tournoyante ou l'auteur tournant en rond dans sa chambre écrivant: "Je me rapetissais vis-à-vis de moi-même", comme une goutte d'eau et ses répercussions concentriques qu'on croit entendre dans la pièce. Mais cette violence qui menace dans la musique de Wameedd semble toujours s'arrêter juste avant d'éclater, comme larvée, obsessionnelle mais n'étant jamais musicalement qu'un présage.
"Al-Shaatté' Al Akhar" est un texte du poète Grec Russe Dimitri Analis traduit en arabe par le poète dont le nom même est un poème: Adonis, évoque le "Peuple de l'autre rive, intouchables, exilés de leur être". Les tapotements rythmiques de Kamilya Jubran sur son oud introduisent des danses à la Natasha Atlas que werner Hassler prolonge en dub comme Jah Wobble pour Natasha en son temps. Le bois de l'oud semble se réléter de manière sonore dans ses prolongements liquides électroniques si naturels. Les deux musiciens évoquent par le "labyrinthe" dont les personnages du poème sont prisonniers, les cordes en étant le sol et l'électroniquement bâtissant autour d'eux des murs de silence ouaté qui se complexifie d'une goutte à la matière brute par superposition.
"Ayna Tantani" est un poème de la poétesse Syrienne Aïcha Arnaout que Kamilya Jubran rencontra après avoir trouvé son livre à Paris, et interroge les passages de la vague à l'océan, du corps à l'ombre, des ténèbres à la lumière, des mots et des sens. Ce flux et ce reflux est évoqué par l'oud aux cordes grattées, au bois tapé, et l'électronique les "repliant, les dépliant", comme les mots et les sens du poème, puis imitant lui-même un de ces harmoniums portatifs Pakistanais, thérémin, orgue de Barbarie parisien, ancêtres traditionnels de cet électronique, évoquant ensuite mille carillons ou une orgue à verres d'eau. Les vagues des éléments épars roulent dans la mer ambiante des sons du monde.
Suit le troisième poème du tryptique de Paul Shaoul sur "Les conditions éreintantes", où le poète écrit: "je m'embrasais et détonais, au seuil de perdre la raison", "courus" et "me répètais, toujours: j'ai beaucoup erré, mes morts sont multiples, et je me retrouve seul.", comme libéré par l'éclatement de la crise larvée. Werner Hassler évoque sous ses doigts les claquements de mains des mariages sans youyous ou des confréries Gnawas, une guimbarde soutenant la mélodie de la voix de Kamilya Jubran.
Suit "Ankamishu'" autre poème d'Aïcha Arnaout évoquant un mystérieux "géminé invisible", où la voix dans son chant semble suivie des lenteurs soufflées d'un harmonium portatif ou d'un orgue oriental aux touches liquides, qui plus que son "géminé", semblent naître d'elle comme son prolongement naturel et l'entourent à la fois comme une mer où elle nage. Gémellité, gémination indissociable, et si c'était le secret de ces deux musiciens, à la fois un et multiples?
Suit "Al-Mawjatu Taa'ti", poème nocturne, puis de Fadhel Al-Azzawi, poète Irakien exilé à Berlin et très dur à trouver dans son propre pays. L'introduction évoque une danse arabe aux zurnas électroniques dans le lointain des cordes de l'oud accompagnant le flot plus rapide, plus rythmé de la voix, jusqu'à une montée électronique rythmique irrépréssible et répétitive à la fois, dont la voix soudain s'échappe dans les aïgues comme un oiseau s'envole, puis le rythme s'épuise, ralentit, la danse est réduite à un écho, une résonnance, de plus en plus lointaine.
La transition vers le second poème du même auteur, "Mira'at Al-Hijarah" se fait naturellement, sans rupture ni silence, par un simple changement de rythme, comme dans la poésie orale arabe ancestrale. L'oud suit les "générations descendantes, d'autres ascendantes" du poème par ses propres montées et descentes sur les cordes, accompagnée par le manège de l'électronique semblant souffler, presque vivre, jusqu'à l'explosion finale d'un cri modulé vers l'aïgu, répondant au "cri longtemps étouffé" du poème, souligné par la machine répondant en écho à l'oud jusqu'au silence final...
Jean Daniel BURKHARDT