Manu Dibango a joué Sidney Bechet en concert au Maillon vendredi soir.
Par Jean Daniel BURKHARDT le lundi 28 mai 2007, 10:19 - MUSIQUES TRADITIONNELLES - Lien permanent
Le saxophoniste Manu Dibango est né au Cameroun, à Douala, le 12 décembre 1933. Son père, producteur de café, donnera "Trois kilos de café" (titre de son autobiographie) à un de ses clients français pour lui permettre de faire ses études en France, où il part en mars 1949. Hébergé tout d'abord dans la Sarthe, il fait ses études à Reims, puis à Paris. Il sera donc l'un des témoins authentiquement africains de l'explosion du Jazz Be Bop et New Orleans dans les clubs dans les années 50s. Devenu musicien de jazz professionnel en 1957, il s'installe à Bruxelles et joue dans les clubs, avant de revenir en Afrique en 1962, au Zaïre, avec un des pionniers de la rumba Zaïroise, Kabassélé et son African Jazz, et y enregistre ses premiers disques pour le marché africain, avant de retourner au Cameroun, où il tente de monter des clubs, sans grand succès.
En 1969, il est de retour en France, et devient l'arrangeur des cuivres de divers chanteurs, dont Nino Ferrer, qui chante à l'époque un titre inspiré parodiquement du funk de James Brown, "Je voudrais être noir".
Dans les années 70s, Manu Dibango retourne en Afrique, fait de l'afro beat dans la lignée de Fèla, et rencontre le succès grâce à la face B d'un disque écrit pour l'équipe de football Camerounaise des Lions indomptables, le célèbre "Soul Makossa" qui lui permettra de se produire aux Etats Unis devant des stades, avant de devenir le morceau le plus plagié de l'histoire de la musique américaine (par Michael Jackson, Jennifer Lopez, entre autres).
Mais en Afrique, venant d'Europe, il est considéré comme riche, et doit payer pour les autres, ce qu'il relèvera avec humour dans "Ah Freak Sans Fric". En 1979, c'est en Jamaïque que souffle le vent de la nouveauté avec le reggae, il y enregistre à Kingston avec Michael et Randy Brecker et Sly & Robbie, restant le meilleur exemple de métissage entre l'Afrique où il est né, la France où il a grandi et les deux Amériques où il se produit.
Dans les années 80s, il rentre en France, et profitera de la vogue des musiques traditionnelles pendant les années Mitterrand, pour s'exprimer dans les nouveaux styles nés en Afrique. Il aura même son émission de Télévision, "Salut Manu", sur France 2. Les années 90s le verront faire du rap avec "Senge Abele". Dans les années 2000s, Manu Dibango a invité plusieurs rappeurs antillais sur ses disques, puis en 2004, on a pu le voir à la tête de son premier Big Band, le "Maraboutik Band".
Enfin, en 2007, Manu Dibango a étonné le monde du Jazz en revenant aux sources de son amour pour cette musique en reprenant des airs de ou interprétés par le saxophoniste soprano de La Nouvelle Orléans Sidney Bechet qu'il allait écouter jouer avec Claude Luter quand il était lycéen au caveau des "Lorientais". Une pensée émue pour La Nouvelle Orléans, berceau du jazz ravagé par l'ouragan Katrina n'est pas étrangère à ce choix. Surprenant, mais il trouvait intéressant d'aller "là où on ne l'attendait pas."
Pour cet album, Manu Dibango s'est entouré d'une formation rompue au style New Orleans/Swing des années 50s: le vibraphoniste Dany Doriz, animateur du "Caveau de la Huchette", Didier Havet au tuba pour rappeler les fanfares des "Mardi Gras" de La Nouvelle Orléans où commencèrent tous les pionniers du jazz, Patrice Galas au piano incluant des vieux éléments ragtime et stride, Lucien Dobat à la batterie bringuebalante encore un peu marche de rue comme l'exige ce style de jazz classique dans la lignée de Baby Dodds et la chanteuse Kristel Dobat, enfin Slim Pezin à la guitare, secondé par le jeune Nicolas Preslier à la guitare et au banjo, pour le côté Jazz. Mais le côté Africain et caraïbe était aussi représenté par le bassiste Noël Ekwabi, compagnon de longue date de Manu Dibango, et le percussionniste noir Guy Nwogang.
Le groupe entre sur scène sans Manu Dibango, et se lance dans un Boogie woogie effrené, que Manu Dibango rejoint sur la fin pour relancer l'improvisation d'un musicien après l'autre de ses riffs ravageurs.
Il faisait sous le toit du Théâtre du Maillon une chaleur accablante, qui ne dépaysa pas Manu Dibango: "Il fait chaud chez vous. on se croirait en Afrique!" Mais si l'on prêtait attention à la musique , on l'oubliait facilement.
Le concert continua avec un des thèmes composés par Sidney Bechet lors de sa seconde carrière en France, "Dans Les Rues d'Antibes", thème New Orleans entraînant mais à la mélodie magnifique.
Voir Manu Dibango jouer Sidney Bechet au saxophone alto sous ses lunettes de soleil et avec cette énergie fait penser à Charlie Parker qu'il avait rejoint à Paris, quoiqu'invité par le très conservateur Hugues Panassié, à la Jam des Refusés du Festival officiel organisée par Boris Vian et Charles Delaunay (une photo très sombre l'atteste, mauis j'aurais bien aimé entendre sur quel terrain d'entente s'étaient déroulés leurs échanges), en cette belle époque où le Jazz déchaînait encore les passions entre vieilles figues moisies défendant le New Orleans Revival et le Swing d'avant-guerre et jeunes raisins verts en faveur du Be Bop et de la nouvelle génération de Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Miles Davis. Pour exemple, le "Hot Club de Strasbourg" fut excommunié pour avoir reçu le trompettiste Chet Baker dans les années 50s!
Le concert continua avec une autre composition de Bechet très prenante dans ses reprises d'une mélodie superbe jouée de plus en plus haut sur son saxophone soprano, "Si Tu Vois Ma Mère" ("qui est partie aux Antilles" annonça Manu Dibango pour présenter le tempo de sa version). Manu Dibango se fit épicier fort en voix d'un de ces marchés du Sud de la France pour lancer les improvisations sur le thème le plus célèbre en France de Bechet, "Les Oignons": "Venez goûter mes oignons, ils ont pris le soleil. Et un deux trois quatre oignons (solo)".
La chanteuse Kristel Dobat ajouta la sensualité féminine et la présence des chanteuses mythique du jazz dans le répertoire partagé par Bechet avec Louis Armstrong, aussi puissante que Janis Joplin dans "Ain't Misbehavin'" de Fats Waller, mélancolique comme Billie Holiday, "bonne futée" avec Louis Armstrong dans le fim "New Orleans" pour "Do You Know What It Means To Miss New Orleans?" (nostalgie que Manu Dibango justfia comme "tout ce qu'il reste après Katrina de la beauté de New Orleans"), ou scattant comme Ella Fitzgerald à Berlin sur "Mack The Knife" (à l'origine "Mäckie Messer" composé en allemand par Berthold Brecht et Kurt Weill pour leur "Drei Groschen Oper", "Opéra de Quatre Sous").
Le premier bis fut le méconnu mais magnifique "Georgia Cabin", suivi sous les applaudissements du public d'un Gospel immortalisé par Louis Armstrong et tous les groupes New Oreleans et Dixie Land "When The Saints Go Marchin'In", puisque les gospels firent aussi partie de l'enfance musicale de Manu Dibango en Afrique.
Bref, le pari fut tenu haut la main: insuffler au Jazz traditionnel New Orleans de Sidney Bechet, depuis lequel le Jazz a beaucoup évolué, son énergie première telle qu'il l'a vécue à Paris, celle de l'Afrique qu'il connaît mieux que Bechet par sa naissance, sa bonne humeur communicative et son humour légendaire (son côté Louis Armstrong peut-être), tout cela faisant la profonde universalité de la musique de Jazz d'hier et d'aujourd'hui.
Jean Daniel BURKHARDT
Commentaires
Bonjour et bravo pour cet éclairage...je ne connaissais pas l'artiste sous cet angle, on en apprend tous les jours...En début d'année nous avons appris que notre fils prend ses cours de jumbé avec jean URSINI, qui joue assez souvent avec bernard Lavillier... le monde est fou...
Bien à vous,
Christian
Merci Christian,
Je ne connais pas Jean URSINI, mais j'adore Bernard Lavilliers, surtout ses disques des années 70s (je ne suis sa carrière actuelle qu'à l'occasion de ses passages en concert dans la région, qui se font rares).
J'adore chez lui ce côté à la fois aventurier viril et s'accordant la fragilité d'être ému (Attention Fragile! "Danseuse Du Sud", ou sa chanson sur Cassius Clay où il y a à la fois la violence du boxeur et la tendresse pour une femme), sa tendresse malgré une certaine dureté (Fortalerza: une étrange histoire Brésilienne), ses obsessions (L'amour et La Mort, La Peur), ses héros ordinaires (Frères de la Côte ou mineurs "Barbares" de la "Vallée de la Fench" ou aux "Mains D'Or") ou qu'il accuse (Les Troisièmes Couteaux, Les merveilleuses aventures d'un billet de banque) et ses références littéraires (1984 de George Orwell dans "Big Brothher", "If" de Rudyard Kipling) et ses vieilles légendes indiennes ("El Dorado: toujours étrange comme un mélange de gaz et d'eau", "Urubu": le nom Africain pour le vautour américain).
Point de vue textes c'est un de nos derniers poètes, comme avec ces phrases parlées au début de "Sertaõ": "Y'a guère que les moustiques pour m'aimer de la sorte que leurs baiser sanglants m'empêchent de dormir. Ceux qui vendent le soleil à tempérament, le soleil, les cocotiers, le sable blanc, ne viendront jamais par ici. Remarque: il paraît que voir des plus pauvres que soi cela rassure. Alors venez. Ici, dans le Sertaõ, IL N'Y A RIEN!".
Et c'est certainement l'un des seuls dans la chanson française à VRAIMENT connaître l'Amérique du Sud pour y avoir vécu et travaillé comme chauffeur poids lourds au Brésil, et à s'inspirer de ces musiques ("La Musique", magnifique Bossa Nova avec un solo de saxophone d'Eric Letourneux, son sax aphone mort à la fin des années 70s et auquel il dédia son concert apocalyptique tout en puissance et en émotion "T'es Vivant?" avec Ray Barretto "seul authentique Cubain de l'orchestre" où il haranguait le public "Est qu'il y aura encore des salles comme ça en l'an 2000, qui sentent la sueur d'artiste, qui sentent le public? Est-ce qu'on sera encore vivant en l'an 2000?" sur un rythme funk effrenné, "La Salsa", une excellente salsa, et il sait la danser en plus!) et à en avoir vraiment quelque chose à faire de ces pays pauvres.
Et sa compassion s'étend aux emprisonnés (Betty), sa tendresse à la banlieue (Pigalle La Blanche) et sa violence à lui-même (Le clan Mongol), parce qu'un homme c'est ce mélange de violence et de tendresse.
Je me souviens du premier "Tatatata" de Nagui dont il était le parrain. Florent Pagny avait commencé à raconter ses "vacances au Brésil". Pour le faire taire, il est descendu du wagon de travelling et a commencé à le pousser comme un charriot de mine. Nagui le suppliait de se rasseoir en poussant des hauts cris "Bernaaaard! Reviens!) Il rempace un peu Ferré, Gainsbourg, Nougaro. Il a quelque chose que Bruel ou Vincent Delerm ety Benjamin Biolay n'auront jamais.
Merci de m'avoir fait penser à lui.
Jean Daniel
Je cherche un joueur de saxaphone pour jouer pour 2 heures à mon parti sur septembre 22e 2007 dans Antibes. S'il vous plaît vous pouvoir me permets de sait de n'importe qui qui pourrait être intéressé.
Egards
Sarah Stott
Parents d'un enfant autiste: Kevin 16ans. Nous venons de créer une association:AUTISME ET LE ROCHER DES AGES.
Projet:concert gospel été 2008 au stade de France entrée gratuite ..... nous souhaitons que Madame Bernadette Chirac et Manu Dibango soient parrains.merci